Premières pages de La Maison

 

 

9791090565036 

 

 

Il y a des souvenirs imaginaires. Nous en avons tous ; parfois sans le savoir. Des images que nous gardons gravées dans notre esprit. Par leur précision, elles dépassent souvent nos vrais souvenirs.

Et pourtant, ces souvenirs-là sont faux.

Ces scènes que nous avons en tête, nous ne les avons jamais vues. Par exemple, je possède une image mentale de mon grand-père Charles, debout dans le jardin de mes parents. Je le vois. C’est l’été. Un soleil oblique étire l’ombre de la haie sur ses pieds, tandis que son visage est baigné de soleil. Il rit, parce qu'on m'a toujours dit que mon grand-père était un homme gai. Je suis sûr que c’est lui. Je suis sûr de l'avoir vu là, dans ce jardin. Pourtant, c’est impossible. Ce jardin, c'est celui d'une maison que mes parents ont habitée à la fin de ma première année. Et mon grand-père est mort deux jours avant ma naissance.

 

Je me suis dit souvent que cette image correspond peut-être à une photographie que j’aurais vue enfant et dont j'aurais oublié l'existence. C'est une explication plausible, à laquelle je crois, d'ailleurs.

Mais j'ai au moins un autre souvenir qui ne supporte pas ce type d'explication. Il s'agit d'une image que personne n’aurait eu l’idée de prendre en photo. Et si la photo avait existé, on ne me l’aurait pas montrée.

C’est une image de Martine, à l’instant de sa décision.

 

Sur cette image-là, il fait nuit. Tout au fond, on devine la façade d’un immeuble. Un mur de crépi, des fenêtres, une bande de gazon, des arbustes. Un lampadaire fait une tache jaune au second plan. Martine se tient debout dans la lumière, la tête inclinée sur le côté. Les bords de ses lèvres tombent légèrement, elle fronce un peu les sourcils, mais son expression est presque imperceptible. Son visage est déjà imperméable. Elle a cet air las et vide, comme quand elle se penchait au-dessus de mon épaule, les assiettes dans les mains, alors que je finissais mes devoirs sur la table de la salle à manger, pour demander : « C'est pas bientôt fini ? »

Elle porte une robe blanche, et ses cheveux sont apprêtés avec soin. Un bouquet de fleurs pend au bout de son bras. On ne voit pas ses jambes. Le premier plan est occupé par deux formes floues. Deux hommes qui se tiennent mutuellement par le col de leur veste et qui bougent trop pour être nets. Ils se battent. L’un d'eux est mon père.

 

Je sais que je ne peux pas avoir assisté à cette scène, car je n'ai pas encore d'yeux. Je ne suis qu’un début de vie dans le ventre de cette jeune femme. Je suis, en grande partie, la cause de la robe blanche, et du bouquet. Et de l’ivresse excessive des deux hommes.

Je sais pourtant que cette scène a eu lieu. J'en ressens les moindres détails. Je sais par exemple qu'à cet instant, une autre graine est en train de germer dans le ventre de ma mère. Une graine qui lui permettra de tenir ; de résister à la vie qui l'attend.

Cette graine, c'est sa décision.

 

 

 

 

1. Cage

 

 

 

 

Un peu après minuit, le bruit des conversations commence à s'estomper dans la salle de réception. Martine trompe son ennui à passer l'ongle sur la nappe, le long de la jointure entre les tables, pour y faire apparaître une petite crevasse. Son voisin lui parle, mais elle ne l'entend plus depuis un moment.

Le plateau des tables est en forme de trapèze. On peut, suivant la façon de les placer l'une contre l'autre, tracer des lignes ou des angles droits. La nappe a des faux airs de tissu ; si on n'y fait pas attention, on pourrait croire à du coton. Mais si on en déchire un bout, elle révèle sa nature de papier.

Attirée par des éclats de voix, Martine se redresse. Il se passe quelque chose au-dehors. Elle se lève machinalement. Elle ne sait pas encore ce qui l'attend. Elle n'a peut-être pas remarqué que Jean n'est plus dans la salle. Elle prend son bouquet avant de partir.

 

Les mots secs et crus, vulgaires, la frappent en même temps que l'air frais du dehors. Martine a l'impression de sortir d'un rêve.

— Vas-y, redis, enculé ! Viens ! Allez viens ! Je te crève, moi !

— Mais ouais, vas-y, t'as raison... Allez...

Les deux hommes, en titubant, échangent de ces petites portions de phrases. Interjections. Rodomontades. Peu à peu, les gestes suivent, aussitôt commentés :

— Lève pas tes mains sur moi, enculé !

— Me regarde pas comme ça, connard !

Martine reconnaît l'autre homme. C'est un ami d'enfance de Jean. Ils se ressemblent beaucoup. Ils portent un costume noir, de même coupe ; ils ont dénoué leur cravate pour laisser ouvert le premier bouton de la chemise ; ils ont tous les deux les cheveux très courts. Ils ont exactement la même expression sur le visage. Quand ils changent de registre, ils le font ensemble.

Ainsi, ils viennent de passer de la haine au sarcasme. Chacun essaie de blesser l'orgueil de son adversaire, en ironisant sur sa lenteur à en venir aux mains. Chacun répète à peu de choses près les mots de l'autre ; des mots banals, des insultes, pour essayer de se hisser au-dessus d'un être qu'ils ne dépassent ni par l'esprit, ni par le courage physique.

Ils n'ont aucune envie, ni l'un ni l'autre, de donner ou de recevoir des coups. Ils ont oublié la cause de leur dispute. Mais on les regarde. Ils ne peuvent plus perdre la face.

— Ben, vas-y, qu'est-ce que t'attends ?

— Quoi ? « Qu'est-ce que t'attends ? » Moi, je t'attends. Viens...

 

Des gosses, se dit Martine. Et elle s'aperçoit, avec une pointe de soulagement, qu'elle n'a pas peur pour Jean. Elle sait qu'il a provoqué cet affrontement. Du moins, il n'a rien fait pour l'éviter. S'il prend des gifles, il les aura cherchées. Elle ne l'aime pas. Elle s'en rend compte à cet instant précis. Elle ne s'était pas encore posé la question, mais la réponse s'impose d'elle-même. Le bouquet, la robe, le mariage et l'enfant n'y changeront rien. Elle ne l'aimera jamais. C'est un soulagement.

 

Les deux hommes avancent la tête l'un vers l'autre, comme pour se donner des coups de bec. L'affrontement tourne à vide ; il pourrait durer éternellement. Soudain, un mot déclenche tout.

— Petit pédé...

Un coup de poing part. La tête de Jean rebondit en arrière. Le coup a fait un bruit étrange, comme dans un match de tennis. Étonnée, Martine recule d'un pas.

 

Les femmes crient, les hommes se précipitent pour interrompre la rixe.

 

Jean et son ami continuent de s'insulter pendant qu'on les sépare. Mais leurs gestes et le ton de leurs voix se font moins durs. Ils sombrent dans un marmonnement déçu, amorti par l'alcool. Chacun se laisse entraîner dans un coin de la cour, et refait le récit de cette rencontre épique, en ressassant le sort qu'il aurait réservé à son adversaire, si on ne l'avait pas empêché de le mettre en pièces. Ceux qui l'accompagnent approuvent le gladiateur, tout en essayant de détourner son attention. Ils l'invitent à boire un coup.

Pour l'instant, le guerrier refuse avec hauteur, mais il se laissera bientôt convaincre.

 

La scène est terminée. La petite cour aux murs de crépi beige se vide lentement. Martine fait un mouvement pour s'en aller, mais on la retient. C'est Gisèle. Elle étreint Martine, tout en gémissant à son oreille. Elle veut l'entraîner quelque part, à l'écart, à l'abri. Mais il n'y a pas d'abri. La fête se termine et les invités, dilués dans l'espace, errent un peu partout. Il n'y a plus d'endroit pour échapper aux regards peinés, furtifs, que les passants croient nécessaire de lui adresser.

Martine ne peut pas convaincre Gisèle que ça va, qu'elle n'a pas besoin de son réconfort, et qu'elle serait mieux seule. Avouer qu'elle n'est pas affreusement malheureuse, dans cet instant, serait déplacé. Elle essaye un temps d'avoir l'air triste, puis elle abandonne. Martine n'a jamais su simuler. Elle se laisse entraîner à l'intérieur, vers une chaise en plastique, au bord de la piste de danse où la sono s'est tue. Bientôt, un groupe de filles les rejoint. Les voisines du village, les copines de l'école, clairsemées. Les filles de la fac y sont en plus grand nombre.

 

Une étuve de sons, de cris et de caresses entoure Martine. Un mur de femmes éplorées la couve et la protège de la dureté du monde. Martine hoche la tête, en signe de reconnaissance pour toutes ces attentions, ces tendresses. Mais elle constate une chose bizarre : toutes ces femmes qui lui parlent, prennent le parti de son mari. Elles le défendent.

— Il est soul...

— Ça ira mieux demain...

— C'est la pression...

— Pour lui aussi, c'est un grand jour...

Martine a envie de rire. Ces femmes qui se lamentent autour d'elle... C'est elle qui devrait pleurer. Elle n'en a pas envie. Elle a remarqué une chose : de toutes celles qui l'entourent, aucune n'est mariée. Les femmes plus âgées, celles qui ont la bague au doigt, ont gardé leurs distances. Elles ne gémissent pas, elles. Elles savent. Le mythe du plus beau jour, elles n'y croient plus depuis longtemps. Leurs yeux muets semblent dire : « Te voilà affranchie. C'est une bonne chose de faite. »

 

 

 

 

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Catherine Hemery-Bernet

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