Tu me phatiques !

Publié le par Nicolas Jaillet

 

 

à Paris le 27 janvier 2014

 

 

 

 

 

Amis, amies, lapins, lapines,

 

Je suis ici que je n'en puis plus. Comme tout bon ménager (masculin de ménagère) qui se respecte, j'écoute la radio en repassant les culottes de ma femme – sinon ça m'excite de trop. Il m'arrive donc d'entendre des émissions sur des chaînes nationales, dans lesquelles des, sinon spécialistes, du moins pofessionnels du langage et des mots, s'évertuent consciencieusement à détruire leur outil de travail. Je parle évidemment des critiques. Il ne fait aucun doute que la seule angoisse des représentants de cette profession bizarre est de tomber en panne ; de se taire, faute d'idées, faute d'avoir quelque chose à dire, fût-ce n'importe quoi, sinon ils n'auraient pas rendu si familières des expressions aussi vides, creuses, néantiques, rienesques, que, par exemple, cette formule qui leur semble préférée entre toutes : « Une espèce de [groupe nominal quelconque] comme ça ».

Le pompon, le sommet du rien, étant atteint quand le groupe nominal désigne lui-même... rien de précis ; et c'est malheureusement le cas la plupart du temps, car le substantif le plus fréquent qu'on trouve en cette position est « chose » :

« une espèce de chose comme ça ».

Cette locution est une aberration : « article indéfini + nom commun désignant un groupe indéterminé + archilèxème (mot comme « truc » ou « bidule » : mot qui n'a pas de sens précis, qui sert de poche pour en contenir des tas d'autres) + démonstratif sans objet démontré (nous y reviendrons) ». Et portant, cette locution est d'une banalité effrayante.

Un petit jeu : écoutez une émission où des gens vraiment intelligents (pour la plupart) s'expriment sur le cinéma, la littérature ou le théâtre, avec l'argent du contribuable. Par exemple, France Inter le dimanche soir. Comptez le nombre d'occurences de l'expression « une espèce de... ». Vous serez stupéfaits. Cette expression ne relève plus du phénomène de mode, elle est devenue obligatoire. Chaque critique, dans chacune de ses interventions, utilise au moins une fois cet effet de flou absurde. C'est un tic. Le tic du gars qui ne sait pas exactement ce qu'il veut dire, mais qui le dit quand même ; on ne sait jamais. Ce qui est drôle, c'est que chacun de ces braves gens serait d'accord pour dire que le mauvais goût par excellence s'incarne en David Hamilton, dans la façon qu'il a de couvrir l'objectif de son appareil de vaseline pour créer un effet de flou systématique. Et c'est exactement ce qu'ils font ! « Une espèce de... » est au langage ce que la vaseline est à l'image, sauf que chez Hamilton, au moins c'est assumé ; d'ailleurs un homme qui a été le chef opérateur de Mario Bava ne peut pas être totalement mauvais.

Or, lapins, lapines, quelle formule peut-on imaginer, qui emploie tant de mots pour exprimer... rien ? Nulle. Il n'y en a pas. Et s'il faut dénoncer l'abrutissement moutonnier de celles et ceux qui l'ont rendue célèbre, il faut saluer le génie du premier qui l'a formulée, car c'est une prouesse. Le dernier socialiste venu est capable de comprendre que dire « une espèce de tristesse » à la place de « la tristesse » revient au même, en moins fort. Mais qu'on arrive à ajouer une deuxième couche de rien sur du rien avec « comme ça », sans que ça ne choque personne ! Il faut crier au génie.

« Comme ça »... Comme quoi ? Que vient foutre ici ce déictique à la con ? Pardon, je m'emporte. Un déictique, c'est un démonstratif, en plus cuistre. Quand vous êtes en face d'une porte, et que vous la montrez du doigt, vous avez le droit de dire « ça » et si votre interlocuteur n'est pas aveugle, s'il est présent, à côté de vous, il verra bien qu'en disant « ça » vous parlez d'une porte. Mais si la porte n'est pas là, ou si votre interlocuteur n'est pas là pour voir que vous la montrez du doigt, ou si vous omettez de la montrer du doigt (ou de n'importe quel organe proéminent) il conclura tout simplement que vous vous foutez de sa gueule. Dire d'une actrice qu'elle entre en scène « avec une espèce d'élégance COMME ÇA » alors que l'actrice n'est pas là, et que personne ne peut constater de visu son élégance, c'est une FAUTE DE FRANÇAIS nom de Dieu de bordel de merde ! Rien d'autre ! C'est du son, du bruit, de la salive, des mots, du temps (le nôtre) gaspillés pour rien !

 

Qui dira la puissance du silence ? Comment se fait-il que des professionnels du langage n'aient pas encore compris que, quand on a quelque chose à dire, le mieux est de l'exprimer en peu de mots, afin que chaque mot compte ? François Mitterrand l'avait bien compris, dernier grand orateur de la politique française (et filou fieffé!) qui prenait des temps de sociétaire avant de répondre à une question. Est-ce à dire que ces gens qui nous parlent, qui nous expliquent ce qu'il faut aimer et ce qu'il faut haïr, en littérature, en cinéma, en théâtre, ne savent pas eux-même ce qu'ils veulent nous dire ? Est-ce si difficile, au lieu de « une espèce de table comme ça » de dire simplement « une table » ? Ou bien, suis-je moi-même idiot ?! Mais qu'on m'éclaire ! Qu'on ne me laisse pas dans mon ignorance, mon égarement ! Y a-t-il une différence entre « une table » et « une espèce table comme ça » ? Laquelle ? Peut-on s'asseoir sur « une espèce de chaise comme ça » ou s'agit-il d'un objet d'un autre ordre, dont je n'aurais pas compris la nuance ou la spécificité ?

 

Roman Jakobson avait bien remarqué que le langage ne sert pas exclusivement à communiquer. Quand on dit « Ah » ou « Oh » ou « Allô ? » ou « Tu vois ? »... On recourt à ce qu'il appelle la fonction phatique du langage (du verbe grec phêmi, « je parle »). Mais s'il avait entendu les critiques français de début du XXIème siècle s'exprimer sur les ondes, Jakobson serait sûrement devenu fou. Car, même des expressions comme « Allô ? », Jakobson leur accordait une utilité : celle de renforcer le contact avec son interlocuteur. Quand on dit « Tu me suis ? » on vérifie que son interloctuteur est toujours à l'écoute.

Quelle est la fonction de l'expression « une espèce de chose comme ça » ? Àquoi est-ce que ça peut bien servir ?Àpart endormir l'auditeur, le plonger dans un état d'hypnose afin de lui faire croire qu'on est en train de dire quelque chose alors qu'en fait... non ? Il faut peut-être inventer un nouveau terme. On parlerait de la fonction « soporiphatique » du langage. 

 

Bonne nuit. 

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