Lapins, Lapines,
Je n'y tiens plus. J'interromps ma lecture de Homicide, a year on the killing streets, de David Simon, pour vous faire part de mon immense
admiration, et vous adresser trois requêtes :
- Une : si vous lisez l'anglais, lisez-le tout de suite, c'est pas dur, même moi j'y arrive ;
- Deux : Si vous êtes éditeur(trice), achetez les droits de ce chef d'oeuvre, faites le traduire et publiez le en français. Si vous cherchez un traducteur, je suis volontaire. Je sais qu'un
précédent livre de David Simon, The Corner, est publié en deux tomes aux éditions Florent Massot, mais je ne sais pas si ce même éditeur a
pris une option pour Homicide, qui est le pendant de The corner ;
- Trois, si vous n'êtes pas éditeur et que vous ne lisez pas l'anglais, usez de tous les moyens disponibles, faites pression sur les éditeurs que vous connaissez pour (voir plus haut).
De quoi s'agit-il ? David Simon est un monument du journalisme et une star du scénario de séries aux Etats Unis d'Amérique. On lui doit notamment les séries The Wire (sur écoute) et Treme, qui se passe à la Nouvelle Orléans. The Wire doit beaucoup au travail documentaire que Simon a effectué auprès des gangs et des services de police de Baltimore, et qui a produit ces deux livres,
donc, dont je voulais vous causer. Mais brisons-là. Je ne résiste pas plus longtemps au plaisir de vous livrer quelques pages, en traduisant à la louche, j'espère que ni l'auteur ni les éditeurs
ne m'en voudront.
"Tu es citoyen d'une nation libre ; tu as atteint l'âge adulte dans un pays qui garantit les droits civiques, et tu commets un crime violent, à la suite duquel tu es arrêté. On t'emmène dans un
poste de police, et on t'abandonne dans une antichambre claustrophobique : trois chaises, une table, pas de fenêtre. Tu restes assis là pendant une demi-heure environ, jusqu'à ce qu'un inspecteur
de police - un homme que tu n'as jamais rencontré auparavant, un homme que tu ne peux en aucun cas prendre pour un ami - entre dans la pièce avec un petit bloc de papier quadrillé, et un stylo
bille.
L'inspecteur t'offre une cigarette - pas de ta marque habituelle - et entame un monologue ininterrompu d'une bonne demi-heure, où tu reconnais vaguement quelques éléments familiers, comme : "Vous
avez absolument le droit de garder le silence."
Bien sûr que tu peux. Tu es un criminel. Un criminel a toujours le droit de garder le silence. Tu as forcément assisté, au moins une fois dans ta misérable vie, assis devant un poste de
télévision, à cette routine du "blouclez-moi cette racaille". Tu crois que Starsky et Hutch se fichaient de toi ? Tu crois que Kojak a inventé ça de toute pièce ? Nooon, mon vieux. Il s'agit de
droits sacrés, ici, et notamment de ta saloperie de cinquième amendement qui te couvre contre l'auto-incrimination, alors fais bien attention : un agent de police, un homme qui est payé par le
contribuable pour te mettre en prison, te dit que tu as le droit de fermer ta gueule avant de dire une ânerie.
"Tout ce que vous direz ou que vous écrirez sera susceptible d'être employé contre vous devant une cour pénale."
Allez, réveille-toi, maintenant. On est en train de t'expliquer que le fait de parler à un agent de police dans une salle d'interrogatoire ne peut que te nuire. Si ça pouvait t'aider, ils te le
diraient, non ? Ils te diraient que tu as le droit de ne pas te faire de souci, parce que tout ce que tu vas dire ou écrire peut être employé à ton avantage devant une cour pénale. Non, le bon
choix, pour toi, c'est de la fermer. Ferme-la. Tout de suite.
"Vous avez le droit de parler à un avocat à n'importe quel moment : avant n'importe quelle question, avant de répondre à n'importe quelle question, ou durant n'importe quelle question."
Voilà qui peut s'avérer utile. Maintenant, l'homme qui veut t'enfermer parce que tu as violé la paix et la dignité de l'état, est en train de t'expliquer que tu peux t'adresser à un professionnel
aguerri, un juriste qui a lu les parties concernées du Code Pénal du Maryland ou qui, au pire, a potassé quelques pages de La loi pour les Nuls. Et, regardons les choses en face, mon
ami. Tu as trépanné un clodo dans un bar de la rue de la Soif, mais ça ne fait pas de toi un neuro-chirurgien pour autant. On te propose de t'aider, accepte.
"Si vous sollicitez l'aide d'un avocat mais que vous n'avez pas le moyens de payer ses services, la cour sera requise pour vous en fournir un."
Traduction : tu es un débris. C'est gratuit pour les débris.
Au point où tu en es, si tes synapses fonctionnent, tu sais que ta catégorie socioprofessionnelle n'est pas celle dont tu avais rêvée. Si on se payait un avocat à 50 dollars, vieux ?
Oullà, l'ami, pas si vite...
- Avant qu'on s'y mette, je voudrais juste me débarasser de la paperasse", dit l'inspecteur, tout en produisant une copie de l'Explication des Droits, formulaire BPD 69, qu'il te fait passer d'un
bord à l'autre de la table.
L'inspecteur te demande d'indiquer tes nom, adresse, âge, niveau d'études, puis la date et l'heure. Ceci fait, il te demande de lire le paragraphe suivant. "VOUS ETES PAR LA PRÉSENTE INFORMÉ DES
FAITS SUIVANTS :"
L'inspecteur te demande de lire la première tigne. Tu comprends la première ligne ?
"Vous avez absolument le droit garder le silence."
Ouais, tu comprends. On en a déjà parlé.
- Alors, écrivez vos initiales à côté de la première ligne. Maintenant, lisez la deuxième ligne."
Et ainsi de suite, jusqu'à ce que tu aies orné de tes initiales chaque étape de l'avis Miranda - du nom de l'affaire qui, par jurisprudence, a intégré cette pratique au droit constitionnel
américain. Ceci fait, l'inspecteur te demande de signer au bas de la dernière ligne, celle qui dit : "J'AI LU L'EXPLICATION CI-DESSUS DE MES DROITS ET JE L'AI COMPRISE DANS SA TOTALITÉ".
Tu signes, et le monologue reprend son cours. L'inspecteur te garantit qu'il t'a lu tes droits, parce qu'il tient à ce que ta protection soit assurée, parce qu'il n'a pas d'autre souci en ce
moment, que de te fournir toute l'assistance possible, à travers cette épreuve terriblement stressante. Si tu ne veux pas parler, dit il, très bien. Et si tu veux un avocat, c'est parfait aussi.
Le type que tu as planté, il ne le connaissait pas, et de toute façon, il va se taper six heures supplémentaires, quelle que soit ta décision. Mais il veut que tu saches - et il a eu cette
conversation bien plus souvent que toi, alors, fais lui confiance - que ton droit à garder le silence, et à requérir l'aide d'un professionnel n'est pas exactement ce qu'il semble être.
Une fois que tu auras appelé un avocat, fils, on ne pourra plus rien faire pour toi. Non, monsieur, vos amis de la brigade criminelle de Baltimore seront au regret de vous laisser enfermé dans
cette pièce tout seul, et le prochain représentant de l'autorité à venir scanner votre dossier, ce sera un suceur de sang en trois-pièces cravate, un gars qui n'est pas devenu pour rien Procureur
Général auprès de la Brigade Criminelle, avec le titre officiel de substitut de l'avocat général de la ville de Baltimore. Dès lors, c'est à la grâce de Dieu, pour toi, mon petit, parce qu'un
enfoiré dans ce genre va se faire une joie de placer un biker dans ton genre en lice pour la chambre à gaz avant que tu aies dit un traître mot. Le moment est venu de parler, maintenant que j'ai
un stylo et du papier sous la main, parce que, dès que je serai sorti de cette pièce, ta moindre chance de raconter ta version des faits se sera envolée, et je serai bien forcé de rédiger ton
histoire telle qu'elle apparaît à travers les faits, ce qui veut dire : meurtre au premier degré. Un assassinat, mon vieux, ce qui est beaucoup plus douloureux, quand on a rasé de trop près le
trou du cul d'un mec, qu'un deuxième degré, ou même que violences involontaires ayant entraîné la mort. Si tu parlais maintenant, ça ferait toute la différence, mec. Est-ce que j'ai mentionné le
fait que l'Etat du Maryland dispose d'une chambre à gaz ? Au pénitencier d'Eager Street, à moins de vingt blocs d'ici...
Un son ténu, hésitant, une vague protestation franchit tes lèvres, et l'inspecteur s'affale sur le dossier de sa chaise. Il hoche la tête avec tristesse.
Qu'est-ce qu'il y a, mon petit ? Tu crois que je me fous de toi ? J'ai même pas besoin de me triturer les méninges pour ton affaire de merde. J'ai trois témoins, dans trois autres pièces comme
celle-là, qui te désignent comme l'assassin. J'ai un couteau, en route pour le labo, avec tes empreintes. J'ai des écaboussures de sang sur les Air Jordans qu'on t'a retirées il y a dix minutes.
Pourquoi tu crois qu'on te les a prises ? Tu me vois avec des tennis montantes ? Jamais de la vie. Elles sont couvertes d'éclaboussures, et je parie que je sais à quel groupe sanguin elles
appartiennent. Ecoute, vieux, je suis là pour m'assurer que tu n'as pas un mot à dire avant que je fasse mon rapport.
Tu hésites.
Oh, dit l'inspecteur. Tu veux réfléchir. Tu y penses autant que tu veux, mon gars. Mon Capitaine est là, dans le couloir, et il vient de me dire de t'inculper au premier degré. Pour la première
fois dans ta vie de merde, on essaye de te donner ta chance, et tu es trop con pour la saisir. Bon, tant pis. Tu réfléchis, et je dis à mon chef de calmer ses ardeurs pendant dix minutes. Je peux
faire ça pour toi. Un petit café ? Une autre clope ?
L'inspecteur te laisse tout seul dans cette pièce étriquée, privée de fenêtre. Toi, des feuilles de papier vierge, le formulaire 69 et... un meurtre au premier degré. Un meurtre au premier degré,
avec des témoins, des empreintes, et des taches de sang sur tes Air Jordans. Putain, tu n'avais même pas remarqué le sang sur tes propres pompes... Assassinat. Meurtre au premier degré. Et tu
commences à te demander : Combien d'années je prendrais pour coups et blessures involontaires ?
Là-dessus, l'homme qui veut te mettre en prison, l'homme qui n'est pas ton ami, revient dans la pièce. Il te demande si le café est bon.
Tu réponds : Ouais, le café est bon. Mais, qu'est-ce qui se passe si j'ai besoin d'un avocat ?
L'inspecteur hausse les épaules. Eh bien, on va te chercher un avocat, dit-il. Et je sors taper mon rapport, où je t'inculpe pour meurtre au premier degré, et tu n'as plus un mot à dire dans
l'histoire. Ecoute, vieux, je te donne une chance. Il t'a attaqué. C'est pas vrai ? T'as eu peur. C'était de la légitime défense.
Tu ouvres la bouche pour parler.
Il t'a attaqué, non ?
- Ouais, hasardes tu. Il m'a attaqué.
Oullà, dit l'inspecteur en levant les mains. Attends une minute. Si tu veux aller par là, il va falloir que je trouve les bons formulaires. Où sont ces putain de formulaires ? Ces papelards,
c'est comme les flics : jamais là quand t'as besoin d'eux. Le voilà, dit-il. Et il pousse l'explication-de-vos-droits sur la table, le doigt pointé vers le bas de la page. Lis ça.
"Je souhaite répondre aux questions et je ne veux pas d'avocat pour le moment. Ma décison de répondre aux questions sans la présence d'un avocat est libre et volontaire de ma part."
Pendant que tu lis, il quitte la pièce un moment, puis il revient avec un autre inspecteur comme témoin. Tu signes le bas de la page, et les deux inspecteurs en font autant.
Le premier inspecteur lève le nez de la feuille, les yeux ruisselants d'innocence. "Il t'a attaqué ?"
- Ouais, il m'a attaqué.
Il va falloir t'habituer aux pièces étroites, mon pote, parce qu'on va bientôt t'envoyer, d'un coup de pied au cul, dans les limbes de la détention préventive. C'est une chose, d'être un petit
trou du cul d'assassin du Sud Est de Baltimore. Etre un assassin débile, c'en est une autre. Avec ces cinq petits mots, tu viens de t'élever au rang de démuni total.
C'est le bout de la piste, l'ami. C'est fini. C'est révolu. Et si ce policier n'était pas occupé à changer en déposition ton misérable pipeau, il te regarderait sûrement dans les yeux, et il te
le dirait. Il te donnerait encore une clope, et il te dirait : tu es l'ignorance en personne, et tu t'es condamné toi-même, pour avoir poignardé à mort un être humain. Il pourrait même te dire
que les autres témoins dans les pièces voisines sont trop bourrés pour identifier leur propre reflet, et d'autant moins le garçon qui tenait le couteau, et que ça prend un certain temps
d'analyser des empreintes sur le manche d'un couteau, ou que tes tennis à 95 dollars sont aussi propres que le jour où tu les as achetées. S'il était d'humeur particulièrement loquace, il
pourrait te dire que quiconque sort de la brigade criminelle les menottes aux poignets le fait sous l'inculpation de meurtre au premier degré, que c'est aux avocats de décider quel genre de deal
ils vont négocier. Il pourrait même poursuivre en disant qu'après tant d'années passées à mener des enquêtes pour meurtre, il y a toujours une partie de son être qui trouve ça complètement
hallucinant, qu'un prévenu prononce ne fût-ce qu'un seul mot lors d'un interrogatoire. Pour illustrer son propos, il pourrait te montrer le formulaire 69, sur lequel tu as renoncé à tes derniers
droits, et dire : "Regarde, tête de noeud, c'est là. Je t'ai expliqué deux fois que tu étais profondément dans la merde et que la moindre de tes paroles ne pouvait que t'y enfoncer encore plus."
Et si, pour une raison quelconque, son message était encore au-dessus de ton entendement, il pourraît traîner ta carcasse à travers les couloirs du sixième étage, jusqu'au panneau qui dit
"Brigade criminelle" en lettres blanches, et que tu as vu en sortant de l'ascenseur.
Maintenant, réfléchis un bon coup : qui vit et travaille dans une brigade criminelle ? Ouais, très bien. Et comment les enquêteurs d'une brigade criminelle gagnent leur vie ? Ouais, t'as compris,
vieux ! Et qu'est-ce que tu as fait, cette nuit ? Tu as tué quelqu'un.
Alors, quand tu as ouvert cette grande gueule qui est la tienne, à quoi est-ce que tu pensais ?"
David Simon, Homicide, chez Canongate, pp 201-206